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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 21:27

Voici le premier volet d’un article de notre ami Francis Bismans qui analyse la crise de régime qui sévit en Belgique depuis juin 2007 et qui a abouti (provisoirement ?) au gouvernement Di Rupo – Van Ackere qui impose une cure d’austérité sans précédent et qui s’est engagé à mettre en œuvre la plus importante réforme de l’Etat depuis 1970.

Les opinions émises par Francis Bismans sur la crise et sur le PS ne reflètent pas celles de l’ensemble des membres du club « Osons le socialisme », même s’il y a d’importants points de convergence. Elles ont cependant le mérite de la clarté et susciteront le débat, ce qui est le but puisque ce blog est un lieu de débats.

Les sous-titres sont de la rédaction.

 

Crise de régime et crise du PS ?

Plus de 500 jours après les élections de juin 2010, un gouvernement associant les trois familles traditionnelles (socialiste, libérale et chrétienne) a donc été porté sur les fonds baptismaux. De surcroît, son premier ministre, comme chacun le sait, n’est autre que Di Rupo, socialiste et wallon ou du moins réputé comme tel. Du jamais vu depuis Edmond Leburton, mais pour ce dernier, il faut remonter à 1973. (Laissons de côté la parenthèse VDB.)

Une phrase revient constamment dans le discours des dirigeants du PS : le pire a été évité. Le pire, c’eut été, disent-ils, l’absence d’accord communautaire et donc la fin de la Belgique, la paupérisation des francophones, etc., mais aussi et surtout, une austérité draconienne à la grecque ou à la portugaise.

Sans doute le programme du gouvernement papillon aurait-t-il encore été plus marqué à droite si le PS n’avait été un acteur majeur de la négociation. Pour le reste, ce programme ressemble à s’y méprendre, à celui mis en œuvre par un Socrates au Portugal ou un Zapatero en Espagne. Avec la particularité toutefois que le tournant vers une politique d’austérité s’est greffé en Belgique sur un fond d’opposition communautaire marqué qui lui préexistait.

Une crise politique larvée

Les prémisses de la crise de régime remontent à 2007, lorsque les élections législatives se soldent par la victoire du cartel CD&V-NVA en Flandre et celle du MR en Wallonie et à Bruxelles. Le cartel qui a fait campagne sur le thème du « confédéralisme » et sur la scission de BHV, veut une grande réforme de l’Etat, tandis que les partis francophones répètent obstinément qu’ils ne sont demandeurs de rien. L’orange bleue sera rapidement enterrée ; lui succèdera un gouvernement atypique, asymétrique, composé du cartel flamand, des partis libéraux et du PS. Cet invraisemblable attelage s’engage dans une réforme de l’Etat presque à reculons, tandis que BHV reste suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête du gouvernement.

Survient alors, en septembre-octobre 2008, la crise financière consécutive à la faillite de Lehman Brother – le cartel flamand éclate à peu près au même moment, soit le 21 septembre 2008. Immédiatement, le tandem Leterme-Reynders est à la manœuvre ; les problèmes communautaires sont relégués à l’arrière-plan. La tourmente financière s’accompagne d’une récession profonde, qui conduira à une baisse du Produit National  belge de l’ordre de 3% en 2009.  Le mot d’ordre pour tous les gouvernements est d’empêcher à tout prix l’effondrement du système bancaire et financier international, de même que l’entrée dans une dépression prolongée. Le prix à payer pour parer à ces deux dangers est l’accroissement spectaculaire de l’endettement des Etats. Le mécanisme explicatif en est simple : le sauvetage des banques et la relance économique ont coûté cher, très cher ; symétriquement, la récession conduit à une baisse mécanique des rentrées fiscales ; les deux phénomènes se sont conjugués pour creuser les déficits publics.

Cependant, BHV est toujours là et la réforme de l’Etat s’enlise. Les élections régionales de juin 2009 témoignaient déjà d’une poussée importante des nationalistes de la NVA. (Ils obtiennent 14% des suffrages et sont, dans la foulée, associés au gouvernement flamand.) Manifestement, leur forte progression est l’indice que la Flandre veut une grande réforme de l’Etat.

La suite est bien connue : le dernier gouvernement Leterme tombe au début de mai 2010 sur le problème de BHV. Les élections donnent la victoire au PS, mais la plus grande surprise se situe au Nord, la NVA devenant le premier parti du pays.

Politiques d’austérité et social-démocratie

En novembre 2009, le gouvernement grec nouvellement élu, présidé par Papandreou, révise à la hausse les chiffres fournis par son prédécesseur de la Nouvelle Démocratie : le déficit public bondit de 3,75 % à 12,7 % du Produit Intérieur (PIB). La dette publique représente pour sa part en 2009, 127 % de ce même PIB. La gestion du « cas grec » par l’Union européenne et le tandem Merkozy est conforme à ce que préconise et met en œuvre la vulgate néo-libérale : imposer au pays une cure d’austérité, c’est-à-dire des réductions drastiques des dépenses publiques. Pour la suite, on peut résumer l’attitude de l’Union par la formule : trop peu, trop tard. Résultat, la crise de la dette se généralise à d’autres pays fortement endettés ou simplement exposés à la fureur des marchés : le Portugal, l’Espagne, l’Irlande certes, mais aussi d’autres tels que la Belgique et l’Italie aux déficits certes importants, quoique facilement finançables. Tous commencent à devoir verser des intérêts significatifs, comparativement à l’Allemagne, pour se refinancer. 

La spirale infernale de l’endettement bat alors son plein à l’échelle de la zone euro. Le cercle vicieux qu’elle engendre est facile à décrire et à comprendre.  En voici les éléments essentiels : les politiques d’austérité aboutissent à réduite la dépense globale, ce qui diminue mécaniquement les recettes de l’Etat ; la contraction de ces dernières est en définitive supérieure à celle des dépenses de sorte que le déficit continue à se creuser. De nouvelles coupes budgétaires sont réalisées qui contractent encore davantage le revenu global et les recettes de l’Etat, creusant une nouvelle fois le déficit public, etc.

Il manque toutefois un élément explicatif dans le tableau, celui du rôle des agences de notation. Celles-ci sont au nombre de trois (Fitch, Moody’s et Standard & Poor’s), exclusivement anglo-saxonnes. Comme leur nom l’indique, elles donnent une note (le rating, par exemple triple A, i.e. AAA) aux titres émis par les Etats. Plus la note est élevée et plus le titre concerné est considéré comme sans risque. En dégradant, c’est-à-dire en diminuant la note attribuée à un pays, on l’oblige à réemprunter à des taux supérieurs. La multiplication des dégradations contribue à renforcer le processus cumulatif d’endettement : un premier déclassement conduit un Etat à emprunter à des taux croissants, ce qui pousse la dette à la hausse et amène un nouveau déclassement, et ainsi de suite.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette politique d’austérité-type, moyennant des variations infinitésimales, est appliquée par tous les partis sociaux-démocrates au pouvoir, spécialement en Grèce, au Portugal, en Espagne. (Le cas de l’Irlande est différent, qui n’a pas de véritable parti socialiste influent.) L’on assiste ainsi à ce que l’on pourrait appeler la seconde faillite historique de la social-démocratie, la première résultant de son incapacité à empêcher la boucherie guerrière de 1914-1918. Désormais, cette social-démocratie est « centrisée » ; elle constitue ainsi l’aile « gauche » du courant « austéritaire », qui recouvre un véritable arc-en-ciel politique allant du centre social-démocrate à la droite « moderniste ».  Les raisons de cette involution importent peu. Disons simplement que s’y mêlent inextricablement trois composantes : la première est concomitante au ralliement à la religion du marché de pans entiers des partis socialistes ; la deuxième tient simplement à l’incompétence et à l’ignorance de ce qu’il est possible de réaliser dans les conditions actuelles ; enfin, la troisième repose sur l’idée, fausse, mais très répandue, qu’il n’y a de salut que dans le cadre européen et que donc rien n’est faisable sur un plan national. Ces trois positions concourent toutes à déporter les partis sociaux-démocrates vers le centre – à mon avis de manière irréversible.

La crise de régime

Le PS, sous la houlette de Di Rupo, qui est tout ce que l’on veut, sauf un tendre, a toujours refusé de se dire social-démocrate. L’homme au nœud pap poussait même la coquetterie jusqu’à qualifier « son » PS de « formation parmi les plus à gauches au sein du Parti Socialiste Européen ». Chassez donc ce vilain mot d’austérité ; nous au PS, nous ne parlons que de rigueur. C’était le discours destiné au bon peuple et aussi aux intellectuels ou parlementaires complaisants – ils n’en manquent pas.

 

di rupo perplexe

 Elio Di Rupo est tout sauf un tendre !

 

La communication est une chose ; les faits en sont une autre. Rapidement, à l’exemple de ses confrères ou consœurs de Grèce, du Portugal, de France et de Navarre, le PS cornaqué par Di Rupo se ralliera à l’air du temps : hors des contraintes des marchés (financiers ou autres), point de salut. Mais il faut quand même que la nécessaire austérité, pardons rigueur, soit mâtinée d’un peu de social …Le PS est ainsi devenu la version « équilibrée » ou « sociale » de la seule politique possible : l’austérité dictée par les marchés financiers. Le capitalisme financiarisé serait de la sorte l’horizon indépassable de notre temps. There is no alternative. (TINA ; en français, il n’y a pas d’alternative.)

La même évolution se marque aussi sur le plan institutionnel. Dès septembre 2010, il est patent que les neufs formations, initialement parties prenantes des négociations, ne pourront parvenir à un accord communautaire. Pendant près d’un an, rien ne progressera. Le PS là aussi avoue qu’il n’a pas d’alternative et que son plan B – une Belgique « maintenue », mais amputée de la Flandre – n’est qu’une vue de l’esprit, que personne ne songe à prendre au sérieux. (Comment en effet, pourrait-on accorder foi à un parti qui, d’un côté, dit qu’une réforme de la loi de financement appauvrirait les francophones et de l’autre, qu’il est prêt à affronter une séparation totale avec toutes ses conséquences. Mais bien sûr, il ne s’agissait que d’exercer une pression pour le cas, sait-on jamais, où un compromis se serait avéré impossible…)

Toujours est-il que les soi-disant négociations se sont traînées en longueur, semaine après semaine, mois après mois. Le déblocage ne surviendra qu’en juillet 2011, lorsque le CD&V se « déscotche » de la NVA. Di Rupo qui est alors officiellement formateur, engrange dans la foulée, en octobre 2011, un accord communautaire qualifié d’« historique ». Après quoi, moyennant une dramatisation bienvenue et en surfant sur le déclassement de la note belge par Standard and Poor’s, il force un accord global, économique et social.

Pendant tout ce temps, le mal fonctionnement du système belge est évident. Durant le long intermède où les « négociations » se poursuivent, le gouvernement d’affaires courantes de Leterme règle les problèmes au jour le jour : participation à la guerre en Lybie, vote des budgets provisoires, sauvetage de Dexia, etc. L’ingénierie juridique fait le reste et se charge de justifier ce mode de gouvernance absolument inédit.

En réalité, la Belgique est entrée dans une période de crise de régime prolongée. C’est au total le résultat d’un double processus. D’une part, le modèle des compromis à la belge qui a permis entre 1970 et 2001 d’engranger cinq réformes de l’Etat successives, est profondément grippé compte tenu du poids acquis par la NVA et surtout de l’assise du courant indépendantiste et confédéraliste en Flandre. D’autre part, la faiblesse persistante et l’insignifiance politique de la gauche flamande (la « drôle de gauche », si l’on se réfère au SPA, encore plus centriste que son homologue francophone !) font que désormais, s’opposent directement la droite nationaliste flamande et la gauche PS francophone, synonyme au yeux de la première de tout refus d’une réforme profonde de l’Etat et de la gabegie des fiefs socialistes wallons.

Francis Bismans

Deuxième volet à paraître : le gouvernement « papillon »

 

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