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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 21:45

Un gaz assassin mais providentiel

 

Le grisou, en Wallonie, tout le monde connaît…. C’est ce tristement célèbre méthane, contenu dans de nombreux gisements de charbon et qui causa de nombreuses catastrophes minières, occasionnant la mort de centaines de travailleurs dans les mines wallonnes.

 

Mais le grisou peut être également une précieuse source de combustible. Les exploitants de nos charbonnages défunts ne s’y étaient d’ailleurs pas trompés : du temps de l’exploitation, des forages en veine étaient effectués afin de capter ce gaz, d’abord pour sécuriser les travaux et réduire les risques de coup de grisou, ensuite pour le revendre à des industries consommatrices, telles que les centrales électriques.  Notons également, et c’est important, que le grisou peut également être réinjecté dans le circuit de la consommation domestique.

 

Sitôt l’exploitation des charbonnages terminée, on continua à capter le grisou en de multiples endroits, et ce de manière fort astucieuse. Ainsi, à Fontaine l’Evêque au siège Petria (Société des Charbonnages de Fontaine l’Evêque), à Marchienne-au-Pont, au siège 19 Bas Longs Près (Charbonnages de Monceau Fontaine), un bouchon fut placé sur les puits et on se servit des compresseurs en place pour la fourniture de l’air comprimé dans les travaux miniers.  En inversant  simplement leur sens de marche et en changeant les joints de bourrage, on les convertit en pompes créant la dépression nécessaire pour la venue massive du méthane, et cela à moindres frais ! A Marcinelle, deux autres sièges connurent une semblable destinée (Bois du Cazier et Cerisier) et assurèrent durant de nombreuses années une fourniture appréciable de gaz.

 

 

 charbonnage.jpg

Les charbonnages vont-ils "revivre" pour profiter au privé ?

 

 

 

A Anderlues (Houillères d’Anderlues),  lorsqu’intervint la fermeture du dernier siège en 1969, des études furent menées et on pu estimer les réserves de gaz à une valeur comprise entre 5 et 6 milliards de mètres cubes. Fort logiquement, l’exploitation du grisou débuta, sitôt les puits obturés. Entre 1969 et 1978, on tira un volume de 80 millions de mètres cubes, soit un peu plus d’un centième des réserves estimées. Le site fut ensuite repris par Distrigaz qui en fit, tout comme à Peronnes (Charbonnages du Centre) un réservoir pour le stockage saisonnier de gaz naturel dans les anciens travaux. Ces opérations ont cessé voici peu d’années, à Anderlues comme à Peronnes, mais les installations sont toujours en place.

 

Dans le Borinage, à Frameries, plus précisément, sur l’ancien site du tristement célèbre charbonnage de La Cour de l’Aggrape, qui causa tant de morts par le passé, du grisou continue à s’échapper des puits depuis des dizaines d’années.

 

Ailleurs, ce gaz est présent dans les couches non exploitées. Certains avancent des chiffres très minimalistes : un volume de 17 milliards de mètres cube. On le voit, notre sous-sol est particulièrement riche…

 

Le grand retour

 

La question du captage de grisou est tombée dans l’oubli durant de nombreuses années, mais tout ceux qui connaissent ce concept savent qu’il peut être très lucratif. Ce d’autant plus que même après un arrêt faisant suite à un soit disant épuisement, le précieux gaz revient occuper les volumes souterrains comme par enchantement et on peut reprendre les pompages comme si rien n’était !

 

Dès lors, rien d’étonnant que le  grisou vienne un jour intéresser certaines firmes ou certains hommes d’affaires. Ainsi, comme le mentionne un compte rendu du Parlement Wallon, dès 2005, une multinationale australienne, Kimberley Oil et sa filiale européenne autonome European Gas Limited, dont le milliardaire Albert Frère est le principal actionnaire, ont sollicité l’Université de Mons pour une collaboration dans le cadre d’une étude du sous-sol des anciens bassins charbonniers du Hainaut. Des tractations ont été également entamées par cette même multinationale en ce qui concerne les propriétaires des anciennes concessions. Depuis lors, les choses semblent aller bon train et à nouveau, l’idée du captage de grisou sur mine fermée revient au devant de l’actualité. Le Sieur Albert Frère fait preuve, de ces jours-ci, d’un  intérêt pour le moins grandissant en vue de reprendre et de développer cette activité.

 

Albert_Frere01.jpg

 Le Sieur Albert Frère s'intéresse fort au grisou !

 

Des différentes réponses données aux questions parlementaires dans un passé récent, il ressort que des problèmes peuvent apparaître en ce qui concerne l’appartenance des anciennes concessions en plusieurs endroits et sur le fait que certains travaux miniers sont aujourd’hui noyés, ce qui peut limiter le potentiel d’exploitation du grisou qu’ils renferment. Mais il est également mentionné que de nombreuses concessions, notamment celles d’Anderlues, de Peronnes, de Fontaine l’Evêque, du Bois du Cazier, de Monceau-Fontaine ou dans le Couchant de Mons sont déclassées ou en voie de l’être. De même, il est établi que les anciens travaux d’Anderlues ou de Peronnes n’ont pas été noyés, ou encore que le contentieux lié à toutes les anciennes concessions, dégâts miniers et sécurisation des anciens puits, est considéré comme « marginal ». Il s’agirait donc de conditions très avantageuses pour un futur exploitant et il n’est pas étonnant que la priorité d’Albert Frère et d’European Gas Limited se situe à Anderlues ! Ainsi, selon un article récemment paru dans le journal Le Soir, il tablerait sur un volume annuel de 10 millions de mètres cubes, ce qui correspond pratiquement à ce qui était tiré sur ce site, chaque année entre 1969 et 1978. Les tractations pourraient prendre une tournure plus décisive avant l’été même !

 

 

Une expérience qui ne date pas d’hier…

 

European Gas Limited n’en est pas à ses débuts, loin s’en faut. Ainsi, cette société est déjà implantée dans le Nord Pas de Calais sur d’anciens sites miniers dont elle a racheté l’exploitation pour un montant de 23 millions d’Euros.  Elle y  extrait un volume de quelques 10 millions de mètres cubes par an. En Lorraine, dans le bassin de La Houve, elle a entrepris plusieurs sondages, en utilisant une technologie nouvelle dite « forage multi drain ». Il s’agit de creuser un puits vertical au travers des couches de charbon pour ensuite entreprendre un forage horizontal de 12 centimètres de diamètre, afin de solliciter les dites couches pour qu’elles libèrent leur gaz. Mais dans ce cas, EGL n’aurait pas l’intention d’exploiter le gisement, elle se destine à le revendre à un futur exploitant. On constate donc, que la multinationale, dans le cas où elle est exploitatrice, est intéressée avant tout par des installations déjà existantes où elle n’engagera que peu de frais. Ce qui serait le cas d’Anderlues et de Peronnes. A notre intution, nous pouvons faire l’hypothèse que Albert Frère réalisera les sondages dans les couches non exploitées, mais revendra sans doute les concessions à d’autres exploitants, et ce pour une valeur très importante.

 

Les questions que l’on peut se poser…

 

Nous, citoyens Wallons, sommes en droit de nous poser certaines questions.

 

A l’heure ou notre Wallonie s’apprête à devoir relever le défi de l’autonomie, dans un cadre qui sera, à minima, le confédéralisme, voire peut être même l’indépendance pure et simple avec un manque cruel de finances publiques, n’est-il pas interpellant que la gauche, majoritaire au Parlement Wallon, renonce de la sorte à une manne financière aussi providentielle ? Voilà sans doute une occasion manquée pour notre région, celle de retrouver dans des conditions intéressantes une partie de son lustre disparu avec la désindustrialisation récente. De quoi, ne plus faire profil bas, face à une Flandre de jour en jour plus arrogante.

 

On s’en doute bien, Albert Frère est tout sauf un idiot qui dépense sans compter. Pour lui, un Euro est un Euro, et on le voit mal engager ses capitaux sans avoir la perspective de tirer de ces opérations des bénéfices appréciables. C’est donc que le jeu vaut la chandelle…

 

Et si le monde politique Wallon faisait preuve, dans cette perspective là, d’un minimum de créativité ? C’est à dire de créer une société publique ou pseudo publique pour l’exploitation du grisou ? Il serait parfaitement envisageable de commencer celle-ci sur les sites d’Anderlues, de Peronnes, de Marcinelle, de Marchienne et de Fontaine l’Evêque, là où les sommes à engager seraient moindres. Et puis, par après envisager le sondage des couches non exploitées, perspective plus risquée.

 

Les bénéfices tirés de cette industrie « nouvelle » pourraient être réinjectés dans de multiples domaines, là où les finances manquent cruellement en ces temps d’austérité tous azimuts. A commencer, notamment par la question de la baisse des coûts énergétiques qui pèsent sur les citoyens et les entreprises.

 

Alors, la Région Wallonne va-t-elle renoncer purement et simplement à ce potentiel pour le céder à un milliardaire qui lui a déjà causé tant de déboires par le passé ? Tout porte à croire qu’hélas oui… A moins d’une mobilisation décisive de la part des forces vives, Albert Frère obtiendra bel et bien l’exclusive de l’exploitation. Les concessions lui appartiendront pour très longtemps et il sera difficile de les lui retirer par la suite. De plus, il ne faut pas se faire d’illusions, le retour fiscal pour la Région pourrait être négligeable, attendu que le Seigneur de Gerpinnes est un grand spécialiste des intérêts notionnels.

 

Bien entendu, le grisou n’est pas une énergie renouvelable et éternelle, mais il pourrait tenir lieu de transition avant l’avènement ferme et définitif du renouvelable dans quelques dizaines d’années. De plus, c’est un gaz à effet de serre… Mais raison de plus pour en réguler l’usage et l’exploitation, chose qu’un Albert Frère, avide de gain de fera sans doute pas.

 

S’il n’est pas trop tard, il est plus que temps…

 

Gilles Durvaux.

 

 

Sources et références :

 

- Albert Frère envisage d’exploiter le gaz dans les mines wallonnes, Le Soir, 13 mars 2013

 

- Le gaz de mine bradé au privé, Le Journal des activités sociale de l’énergie, octobre 2012

 

 

 

- Exploitation de méthane dans le bassin houiller de la Région wallonne.

                        Session : 2006-2007

                        Année : 2007

                        N° : 176 (2006-2007) 1

Question écrite du 09/05/2007

                        de BERTOUILLE Chantal

                        à LUTGEN Benoit, Ministre de l'Agriculture, de la Ruralité, de l'Environnement et du Tourisme

 

- Anne-Catherine Dieudonné, Stockage géologique du CO2, Travail de fin d'étude en vue de l'obtention du grade d'Ingénieur civil des Mines et Géologue, ULG, Liège 2011.

 

 

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