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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 18:33

Enseignant et militant syndical, délégué dans un grande école officielle de Charleroi, j’étais bien entendu en grève ce jeudi 5 mai. Bien plus que pour les revendications avancées de manière réductrice par une partie des médias. Je suis comme tant d’autres collègues, habité par un malaise grandissant, qui se nourrit de mois en mois, d’année en année et qui ne concerne pas que des aspects matériels. C’est bien plus que cela et bien plus complexe. Voici en résumé quelques bribes de ce mal être, tel que je le ressens au quotidien…

 

La Belgique fut pendant très longtemps pionnière en matière d’enseignement et de pédagogie. Au sortir de la seconde guerre mondiale et durant les « Trente Glorieuses », elle n’eut de cesse de développer un système éducatif novateur et de plus en plus démocratique. Cette politique exemplaire prit réellement fin au cours des années 1980. En 1989, au moment où la compétence de l’éducation fut régionalisée, elle consacrait toujours quelques 7 % de son produit intérieur brut à l’enseignement. De nos jours la part du produit intérieur brut consacrée à l’enseignement en Communauté Française est de l’ordre de 5 %...

 

Elle semble lointaine l’époque où la Belgique était citée en exemple, où nous faisions figure de « modèle ». Ainsi en Communauté Française, l’écart entre élèves les plus faibles et les plus forts est le plus élevé d’Europe. Cette caractéristique peu glorieuse a été mise mainte fois en évidence par les célèbres enquêtes PISA. Même s’il faut relativiser ces résultats en fonction des régions, certaines obtenant des scores tout à fait honorables, ces enquêtes dressent de notre enseignement un portrait bien peu reluisant. Le plus préoccupant pour l’enseignement en Communauté Française est pour bon nombre d’observateurs, son caractère inéquitable. A bien y regarder, il s’agit d’un échec cuisant pour notre société dite « démocratique ». Et bien entendu, les populations les plus défavorisées paient un lourd tribut dans ce contexte, en soutenant bien involontairement la thèse de la reproduction sociale chère au sociologue Pierre Bourdieu qu’il développa dans deux ouvrages « Les héritiers » et « La reproduction » (1964 et 1970).

 

Un malaise multiforme

 

Le malaise qui frappe nos écoles et plonge ses enseignants dans un profond désarroi est complexe. Il est multiforme :

 

D’abord un manque chronique de moyens qui se traduit par des infrastructures vétustes et un équipement bien souvent dépassé par rapport aux réalités, notamment dans le secteur de l’enseignement technique. Le cadre est souvent insuffisant et beaucoup de collègues se retrouvent avec des classes surpeuplées où il est illusoire d’avoir recours à une pédagogie performante. Comment dans un tel cadre espérer pouvoir prendre en compte les différences entre élèves forts et élèves faibles ? Ce sont bien entendu ces derniers qui sont les plus lésés, n’ayant pas les moyens matériels pour combler les lacunes rencontrées en classe, en faisant appel notamment aux cours particuliers. Certes, des séances de remédiation sont prévues, mais avec un cadre restreint et des demandes spécifiques et particulières de la part des élèves en difficulté, comment pouvoir faire un travail efficace ? La Ministre Simonet  déclare la main sur le cœur que 1200 nouveaux enseignants ont été engagés pour renforcer l’encadrement, mais cela reste insuffisant, au vu de la réalité du terrain…

 

De nombreuses écoles techniques font pâle figure à côté des centres de formation luxueux, mis en place, notamment par le Forem en Wallonie et largement financés par une manne céleste européenne. Dans les classes de travaux pratiques, c’est trop souvent la débrouille… Le sous-financement est vraiment le problème majeur et récurant. Et,  dans une prise de position laïque et « Condorcienne », on peut aussi considérer qu’une part des moyens se dilue dans le maintien de plusieurs réseaux d’enseignement, alors celui-ci devrait avant tout être une affaire d’Etat. Passons outre de ce sujet dérangeant…

 

La pauvreté des moyens

 

La pauvreté des moyens affecte bien entendu d’autres aspects en minant au quotidien l’exercice de notre profession, au point que nous sommes nombreux à ressentir cette situation comme vexatoire. Croire que cela prendra fin dans les prochaines années relève du vœux pieux. Au contraire, deux nouveaux écueils nous  attendent dans les toutes prochaines années : d’une part le transfert de nouvelles compétences du fédéral vers les entités fédérées, cette fameuse réforme de l’état avec seulement 90 % des moyens, 10 % restant dans l’escarcelle du fédéral, si on s’en tient au modèle Vandelanotte » qui servira de base future. D’autre part, l’exigence européenne du retour à l’équilibre budgétaire pour l’exercice 2015. Tout cela n’incite pas à l’optimisme !

 

Une culture de zapping

 

Ensuite, la nature même des publics auxquels nous avons affaire qui est le reflet d’une société de plus en plus en plus complexe, individualiste et superficielle. Il y a cette culture du zapping permanent, où l’on passe d’un programme à l’autre, d’un site internet à l’autre, dès qu’un tant soit peu de lassitude s’installe, et qui entre en collision avec le caractère rigoureux de l’école où le rapport au temps est différent. Il est bien plus facile et satisfaisant pour beaucoup d’élèves de faire appel à Wikipédia et ses approximations que d’entrer dans nos schémas de rigueur et d’esprit critique.  Pour maintenir et capter l’attention des élèves pendant plus d’une heure, il nous faut souvent déployer une débauche d’imagination et si nous ne le faisons pas, la situation peut rapidement dégénérer… Un enseignant qui prend son métier à cœur, remet en question ses matières en les renouvelant, imagine des séquences pédagogiques originales, se retrouve à bout de force aux trois quart de l’année scolaire. S’ajoute à cela un travail administratif considérable, puisque chaque interro, chaque examen – nous parlons « d’évaluations », doit être accolé à une liste complexe de « compétences » à rencontrer. On l’aura compris, un horaire de travail hebdomadaire pour celui qui s’investit comme il le doit dépasse largement les vingt ou vingt cinq heures de terrain. Personnellement, j’estime mon temps de travail à plus de quarante heures par semaine.

 

Un métier précarisé

 

Enfin, il y a l’attrait même du métier et le manque de reconnaissance que nombre de collègues ressentent. Tout cela est lié aux aspects que j’ai développés ci-dessus. Manque de moyens et difficultés de terrain forment un cocktail efficace pour en dégoûter plus d’un. Ainsi, un jeune enseignant qui débute ne peut espérer plus de 1300 Euros mensuels, alors qu’il est détenteur d’un titre supérieur. Il exercera pendant plusieurs années son métier dans la précarité la plus complète puisqu’il sera d’abord intérimaire, puis temporaire, temporaire prioritaire, pour enfin espérer une nomination, et encore pas pour la totalité de ses prestation lorsqu’il peut y prétendre. Sa nomination totale n’interviendra qu’au bout de longues années. Sa situation salariale évoluera bien entendu à la hausse, mais il faudra bien du temps avant qu’elle ne soit considérée comme « confortable ». Le secteur privé, voire même certaines administration peuvent offrir des postes bien plus attrayants à priori. Comment s’étonner que chaque année, ce sont plusieurs centaines de postes qui sont à pourvoir dans nos écoles ? On ne reviendra pas sur l’image désastreuse qui a souvent été véhiculée sur la profession… En tous cas, elle ne concoure pas à susciter les vocations, j’en veux pour preuve le nombre peu élevé d’inscriptions dans les écoles qui forment aux métiers de l’enseignement.

 

En écrivant cet article, je n’ai pas eu la prétention de développer de manière exhaustive les maux qui touche notre secteur. Il faudrait écrire un livre pour cela, tant la situation est complexe. Je veux avant tout souligner que notre malaise dépasse les revendications, augmentations salariales, maintien des aménagements de fin de carrière, qui sont souvent présentées de manière réductrice par une partie des médias. L’enseignement est une des pierres angulaires dans une société démocratique. Le maltraiter et le négliger à ce point équivaut à maltraiter la démocratie elle-même. Puissent nos instances s’en rendre compte !

 

Gilles Durvaux

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1MILITANTICRA 26/05/2011 12:33


Bonjour,

Je ne crois pas que la situation soit si compliquee. Nous faisons face a un risque de conflit majeur car deux tendances dominantes s'opposent :
- le renouvellement de l'elite et sa fragilisation due aux delocalisations, chomage...
- la survivance de la classe moyenne qui ne veut pas devenir SDF comme aux USA (cf. periode hobboes).

L'economie et la finance veulent que le public disparaisse au profit du prive tandis que la classe moyenne veut sauvegarder son statut. Il s'agit donc d'une impasse.

La recherche scientifique peut etre d'une grande utilite. Methodologiquement en tout cas, car face a un constat (rapport, enquete...) il est de rigueur de construire une problematique (question)
afin d'emettre des hypotheses que l'on va tester afin de trouver a minima une reponse qui satisfasse la majorite (en democratie).

J'ai bien quelques idees en tete (des pistes de resolution) :
- accueillir une main d'oeuvre immigree diversifiee et de bas niveau de vie qui puisse etre logee temporairement dans les barres d'immeubles, le temps qu'elle soit formee;
- augmenter les salaires dans les metiers qui ne trouvent pas de main d'oeuvre, mais aussi limiter le temps de travail dans ces branches...
- relancer la consommation par les produits et les services ecologiques (green business)...

Y'en a d'autres, a vous de jouer ;-)


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