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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 22:16

 

La « crise de la dette » prend des proportions telles que le doute s’installe et s’élargit aux esprits les plus ouverts aux idées libérales. C’est ainsi que Michel Rocard, ancien Premier ministre PS, et l’économiste Pierre Larrouturou, membre d’Europe Ecologie les Verts, ont jeté un fameux pavé dans la mare en posant dans le Monde du 2 janvier une question saisissante : « Pourquoi faut-il que les Etats paient 600 fois plus que les banques ? ». Ce changement considérable de point de vue au sein des élites est un élément nouveau et fondamental.

 

Un autre économiste, le Marseillais Alain Beitone, dans le Monde du 29 décembre dernier, fustige de son côté ceux qui critiquent l’affaiblissement de la puissance publique, autrement dit, son incapacité d’intervenir sur les marchés financiers. Comme « arguments », il use entre autres de l’amalgame et de l’accusation d’antisémitisme. Lorsqu’un débat est pollué de cette manière, nous entrons dans une zone dangereuse. C’est la raison pour laquelle, j’ai écrit cette lettre ouverte à M. Beitone.

 

Pierre Verhas

 

 

 

 

Bien entendu, Monsieur le professeur Beitone, vous ne manquez pas de dénoncer la théorie du complot et même l’antisémitisme à l’égard de ceux qui critiquent l’ouverture aux marchés financiers des dettes souveraines, depuis 1973 en France et depuis 1992 dans l’ensemble de l’Union européenne. En outre vous prenez prétexte de l’antisémitisme de l’extrême-droite pour faire l’amalgame avec la critique de gauche qui userait des mêmes arguments. Triste manière de débattre !

 

 

 

En cette affaire, derrière le brouillard du procès en sorcellerie, se pose une question essentielle : est-il acceptable que l’argent prélevé par l’Etat aux citoyens puisse servir des intérêts privés ? N’est-ce pas en définitive porter atteinte à la liberté d’investir à laquelle vous semblez tant tenir ? N’est-ce pas aussi mettre en danger les ressources de tous pour protéger celles de quelques-uns. En plus, le citoyen est exclu de ce débat où ses intérêts fondamentaux sont mis en jeu.

 

 

 

Alain-Beitone.jpg

Alain Beitone, économiste, professeur à Marseille

 

 

Or, si on vous lit (le Monde du 29 décembre 2011), vous dénoncez cette critique : « la loi de 1973 ne fait que confirmer la possibilité ancienne pour le Trésor d'obtenir des avances auprès de la Banque de France dans le cadre d'une convention approuvée par le parlement. Bref, une analyse économique et historique même superficielle conduit à rejeter l'explication incantatoire par " la loi de 1973 ". » En passant, la Banque de France n’est pas « les marchés financiers », me semble-t-il. Plus loin, vous ajoutez : « La France est bien passée d'un financement de la dette publique très largement administré dans le cadre du "circuit du Trésor", à un financement par le marché. On peut préférer une moindre dépendance à l'égard des marchés financiers, mais sans oublier que le financement administré n'est pas sans inconvénients. Et sans oublier non plus que le passage au financement de marché était lié à la volonté d'obtenir des crédits à moindre coûts sur un marché plus profond et plus liquide. » Encore une fois, vous éludez l’essentiel : le financement via le marché rend les Etats dépendants et leur ôte tout pouvoir de contrôle. C’est ainsi que le coût de la dette est devenu insupportable et ainsi fait courir un énorme risque à la collectivité.

 

 

Une réponse vient d’être donnée par Michel Rocard, ancien Premier ministre associé pour la circonstance à l’économiste, membre d’Europe Ecologie les Verts, Pierre Larrouturou (le Monde du 3 janvier 2012) : « Au même moment, dans de nombreux pays, les peuples souffrent des plans d'austérité imposés par des gouvernements auxquels les marchés financiers n'acceptent plus de prêter quelques milliards à des taux d'intérêt inférieurs à 6, 7 ou 9 % ! Asphyxiés par de tels taux d'intérêt, les gouvernements sont "obligés" de bloquer les retraites, les allocations familiales ou les salaires des fonctionnaires et de couper dans les investissements, ce qui accroît le chômage et va nous faire plonger bientôt dans une récession très grave.

 

 

Est-il normal que, en cas de crise, les banques privées, qui se financent habituellement à 1 % auprès des banques centrales, puissent bénéficier de taux à 0,01 %, mais que, en cas de crise, certains Etats soient obligés au contraire de payer des taux 600 ou 800 fois plus élevés ?"Etre gouverné par l'argent organisé est aussi dangereux que par le crime organisé", affirmait Roosevelt. Il avait raison. Nous sommes en train de vivre une crise du capitalisme dérégulé qui peut être suicidaire pour notre civilisation. Comme l'écrivent Edgar Morin et Stéphane Hessel dans Le Chemin de l'espérance (Fayard, 2011), nos sociétés doivent choisir : la métamorphose ou la mort ? »

 



Il est rare, Monsieur le professeur Beitone, que de si hautes autorités politiques et intellectuelles lancent un tel cri d’alarme. Elles remettent ainsi en question le système ultralibéral qui tente de s’imposer comme étant sans alternative.

 

 

michel_rocard01.jpg

Michel Rocard jette un pavé dans la mare du néolibéralisme : tout arrive !

 

 

 

En effet, envers et contre tout, on préserve ce système en refusant d’appliquer les solutions de bon sens qui mettraient rapidement fin à la crise de la dette souveraine. Ces solutions consistent à redonner à la puissance publique à l’échelle européenne, autrement dit au citoyen, la faculté de décider afin de préserver l’intérêt général. Il est urgent qu’elle intervienne sur le prix de la dette, et, comme le propose l’association ATTAC que vous réduisez au rôle de « distributeurs de tracts », de ne payer que la dette légitime, ce qu’on appelle couramment « l’incontestablement dû ». Rocard et Larrouturou ne disent pas autre chose : « Faire payer des taux d'intérêt colossaux pour des dettes accumulées il y a cinq ou dix ans ne participe pas à responsabiliser les gouvernements mais à asphyxier nos économies au seul profit de quelques banques privées : sous prétexte qu'il y a un risque, elles prêtent à des taux très élevés, tout en sachant qu'il n'y a sans doute aucun risque réel, puisque le Fonds européen de stabilité financière (FESF) est là pour garantir la solvabilité des Etats emprunteurs... » En résumé : va-t-on continuer à payer des intérêts usuraires pour des dettes déjà plusieurs fois remboursées ?

 

 

 

LarrouturouP.jpg

Pierre Larouturrou, écologiste, économiste critique du néolibéralisme,

a plusieurs fois travaillé avec Michel Rocard.

 

 

Les auteurs proposent en conclusion certaines solutions techniques, à défaut de pouvoir modifier les règles du jeu, car, ici aussi, le système bancaire a verrouillé le pouvoir de décision politique.

 

 

Par contre, Monsieur le professeur Beitone, si vous rejoignez dans vos conclusions les exigences de beaucoup, notamment en demandant une régulation des marchés financiers, qu’il faut fixer un taux d’intérêt plafond de la dette, ce qui est jusqu’à présent refusé par la BCE, en appelant à une réforme fiscale de grande ampleur, vous refusez de d’admettre que ces mesures sont impossibles en laissant la main mise des seuls marchés financiers sur les dettes souveraines.

 

 

Cette contradiction perturbe le débat. Et, bien entendu, l’on oublie l’essentiel : si on veut sortir de cette crise, il faut en revenir à l’économie réelle. Par la désindustrialisation, le chômage est devenu endémique. Par l’affaiblissement de l’Etat, la puissance publique est devenue exsangue. Par l’austérité, la sécurité sociale devient une coquille vide et la misère se répand.

 

 

Vos amis et vous, Monsieur le professeur Beitone, avez voulu révolutionner la société pour y installer le pouvoir de l’argent. Vous avez beaucoup détruit, mais sachez que cette entreprise ne réussira pas !

 

 

Assez de Goldman Sachs, assez d’Arcelor Mittal, assez de Merkozy, assez d’austérité ! Assez de misère, assez de pensée emprisonnée ! Il faut reconstituer un tissu industriel moderne et efficace, il faut encadrer les marchés financiers par des règles strictes, il faut rétablir les grands services publics de transport et de communication, il faut redonner à la puissance publique les pouvoirs, notamment d’investissement et de politique économique, dont elle a été dépouillée, il faut œuvrer à un nouveau contrat social qui assure à chacun(e) la liberté, le droit au travail, des soins de santé et des revenus décents.

 

 

Bref, le citoyen doit reprendre le pouvoir !

 

 

Pierre Verhas

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