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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 20:27

Un chemin pour la conversion de notre regard.

 

« Une chose ne cesse pas d’être vraie parce qu’elle n’est pas acceptée par beaucoup d’hommes ».

                                          Spinoza

 

 

Trente années.  Il y a 30 ans, je me suis inscrit dans le mouvement socialiste belge, animé par une volonté sans failles de changer le monde et la vie.  Des réunions interminables, des manifs au petit matin blême, des congrès pour défendre pied à pied des motions.  Des amitiés aussi, dont certaines vivent toujours au-delà des divergences intellectuelles et des parcours singuliers.  Mes convictions se voulaient inébranlables.  Un socialisme mondial, subtil équilibre entre le marché régulé par une puissance publique forte et interventionniste.  J’avais foi dans le progrès, la raison, le savoir, la sagesse des hommes et l’émancipation des peuples.  Je ne doutais pas un instant que l’histoire nous conduirait inexorablement vers un destin meilleur où l’égalité entre les terriens se réaliserait enfin dans l’opulence et la satiété pour chacun.  Je reste aujourd’hui profondément attaché aux idéaux de solidarité et de justice du socialisme, ce magnifique mouvement de libération issu de l’extrême misère ouvrière du siècle de Karl Marx.  Malgré les compromis, parfois les compromissions, de la social-démocratie.  Malgré l’échec destructeur des expériences communistes.  Malgré la victoire civilisationnelle de l’anthropologie capitaliste qui a atteint nos cœurs et nos esprits.  Je me définissais comme socialiste à l’aube de mon âge adulte.  Loin d’être aigri ou désabusé, je le suis resté passé la cinquantaine.

 

Mais une autre strate est venue progressivement interroger mon action et mes convictions.  L’écologie politique.  Rien d’original devant l’émergence de ce courant nouveau,découvert tant par les lectures d’André Gorz, d’Ivan Illich ou d’Edgar Morin que par la montée des périls environnementaux,et qui a lentement, trop lentement irrigué ma conscience.  Certes, un séjour juvénile à la ferme, la candidature de René Dumont ou un rapport singulier à la nature, nourrissaient mon existence comme des prémisses à un engagement futur.  Mais insuffisamment.  Il aura fallu des décennies, au travers de lectures, de rapports et de déplacements dans les coins reculés de la planète pour que l’évidence de l’impasse écologique s’impose.  J’ai eu la chance de devenir parlementaire fédéral pendant plusieurs années.  J’ai œuvré pour que le développement durable soit inscrit dans la Constitution de mon pays.  En l’état de ma réflexion actuelle, je ne recommencerais pas cette démarche.  Elle porte en elle un caractère trompeur et illusoire qui occulte la gravité historique de la rupture des écosystèmes.  Je n’étais pas écologiste.  Je le suis devenu,  radicalement, par un cheminement, parfois laborieux,  devant les risques d’effondrement de la biosphère.

 

Plus encore, résolument anti-militariste, j’ai opté pour deux années d’objection de conscience dans des associations.  De conscience, mon objection s’est accrue à la croissance.  Je milite modestement dans ce nouveau mouvement, qui balbutie encore, mais qui porte, à mon sens, la seule réponse potentiellement cohérente aux ravages du capitalisme, tempéré ou pas par les accommodements de l’Etat.  Ce parcours doit tenir aussi à mon attachement libertaire qui revendique la liberté absolue de l’esprit critique, à l’opposé des embrigadements et des slogans séducteurs du prisme politique classique.  Je revendique donc des origines multiples, des hybridations dans mes convictions qui évoluent sans cesse. Des contradictions aussi.  Des appartenances nombreuses qui se complètent ou se combattent.  Chemin personnel et progressif tant il m’est «  odieux de suivre comme de guider », selon la belle expression de Friedrich Nietzsche.

 

Résumons-nous.  J’empile au cours de mon humble itinéraire des références éparpillées que je tente de synthétiser selon ma propre « soupe » intellectuelle.  Des savants, de Marx à Jean-Pierre Dupuy, de Thoreau à Hubert Reeves, de Lucrèce à Spinoza, de Rousseau à Christian Arnsperger.  Des figures de l’histoire pour lesquelles j’ai un immense respect, de Spartacus à Allende, de Louise Michel à Eva Morales, de Giordano Bruno à Olof Palme, de Ben Barka à Patrice Lumumba, de Arthur Koestler à Toussaint Louverture.  A chacun son panthéon qui féconde ses inspirations et ses combats.  J’ai été actif dans des associations, conseiller dans des cabinets ministériels, chargé de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, sénateur puis député.  Je refuse aujourd’hui tous les enfermements mentaux, doctrinaux et idéologiques.  Sans grandiloquence, je me définirais aujourd’hui comme un citoyen athée, éco socialiste et anti-capitaliste, objecteur de croissance et chercheur de sagesses et de spiritualités.  Plus je vieillis et plus la philosophie, comme étonnement permanent, comme anticipation de la civilisation à venir, comme passage tortueux vers la joie et la sérénité, comme profondeur critique devant les bavardages du présent, m’accompagne comme une boussole pour ne pas perdre le Sud.  Je n’ai renoncé à aucune espérance pour l’humanité.  Mais plus lucide, plus frotté aux aléas de la vie, plus conscient du formatage des âmes et des désirs, mes convictions comme mes engagements se sont transformés.  Ils sont devenus plus intransigeants, plus exigeants, peut-être plus cohérents et d’abord avec moi-même.  Tenter de penser sa vie et de vivre sa pensée, malgré obstacles et contradictions.  Revenu des honneurs et du pouvoir, de la flatterie et des concessions, voilà ma radicalité existentielle pour la dernière partie de ma vie.

 

Souvent, je m’interroge sur le pourquoi de ce chemin intellectuel et politique.  Je pense qu’il possède la vertu de me conduire peu à peu à métamorphoser ma vision du monde.  Nous devons changer de lunettes.  Ne plus réfléchir la réalité de notre nouveau siècle avec les seuls outils conceptuels que nous utilisons pour déchiffrer les trois siècles de la révolution industrielle.  Cela ne nie en rien les enseignements éthiques et politiques de la longue tradition qui nous précède.  Mais, à mon sens, un élément cardinal est venu bouleverser toutes mes conceptions depuis la Renaissance : la prise de conscience, certes encore très minorée, des limites de la biosphère et donc de l’impossibilité matérielle d’étendre notre vorace mode de vie à l’ensemble des sept milliards d’humains.  Un très vieil acteur revient à l’avant scène de l’histoire de l’homme : la nature.  L’idéal du progrès continu,  l’arrachement à notre milieu naturel,  la croissance illimitée,  la consommation insatiable de la matière et de l’énergie, se heurtent au caractère fini de nos ressources.  De plus en plus de terriens, de plus en plus avides, pour des productions naturelles de plus en plus rares.  Conséquences : des conflits et des guerres programmées, des injustices abyssales, de la souffrance et de l’exclusion.  Notre « modèle » de développement capitaliste, qui attise l’accumulation des biens comme seule définition du bonheur et du sens de la vie, nous projette contre le mur de la réalité physique.  Climaticide et suicidaire, l’homme prométhéen, biblique, rationaliste puis scientiste, termine sa folle chevauchée, se rêvant sans limites et armé par les chimères des techno sciences.  Poursuivre la destinée humaine oblige, à mon sens, à modifier notre paradigme de développement, donc notre logiciel cérébral et notre exigence de la « vie bonne » si chère aux sages de l’antiquité grecque.

 

Cette conversion du regard nécessite une série de mutations en chaîne.  Changer notre rapport à la biosphère en la considérant comme un partenaire vital à protéger, à régénérer, à soigner.  Devenir économe de ses ressources, en consommant moins mais mieux et en partageant entre tous les facultés de notre mère nourricière.  Donc, changer notre système capitaliste et son anthropologie fondatrice du désir permanent et inassouvi, et des valeurs qui le sous-tendent : le travail, la vitesse, le bruit, le jeunisme, le présentisme, la consommation, l’égoïsme, l’individualisme, l’activisme…  Donc, aussi se changer soi-même.  Extirper son petit capitaliste intérieur comme l’écrit Christian Arnsperger.

 

Pour retrouver les chemins de la contemplation, de la solidarité, du silence, de la lenteur, des vertus de l’âge, de la mémoire, de la gratuité, de la convivialité.  Sur le plan politique, cela signifie opter, par une puissance publique volontariste, pour une frugalité joyeuse et égalitaire par des décroissances sélectives, en fonction des capacités de chacun, des secteurs économiques, des régions du monde , et par des croissances du bien-être et du savoir.  L’objection de croissance n’est pas un retour réactionnaire au bon sauvage ou à la bougie, ni une nostalgie d’un Eden introuvable.  C’est l’ébauche d’une nouvelle philosophie politique, une autre vision de l’avenir de l’humanité face aux échecs des expériences communistes et face à l’hégémonie de la dictature capitaliste.  C’est un refus des inégalités vertigineuses amplifiées par la destruction massive de nos écosystèmes.  C’est une résistance face à la tyrannie des marchés et du libre-échange généralisé.

 

Mille initiatives , mille micro révoltes, mille expériences refusant la domination du système, mille points levés, éclosent et se dressent chaque jour de par le monde.  Une protestation mondialisée face à un capitalisme mondialisé dont les porteurs de sang, les agences de notation, les traders et les spéculateurs, soumettent peuples et gouvernements.  Un prolongement intellectuel et politique s’impose pour transformer ces résistances en alternatives.  Pour penser l’impensable.  Une collision des imaginaires.  La sortie du capitalisme et la construction d’un futur qui préserve notre terre et partage réellement ses ressources.  Un écosocialisme.  Une écosophie.  Une sagesse de l’existence, plus apaisée et plus révoltée, plus émerveillée et plus indignée.

 

 

 

 

 

Jean Cornil

 

corniljean@hotmail.com

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