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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 17:13

 

Au moment où ces lignes sont rédigées, on s’aperçoit que le discours de Ben Ali tombe à plat. Dans tout le pays et à Tunis, en particulier, d’énormes manifestations, sans doute les plus importantes de l’histoire de la Tunisie, se déroulent. C’est une exigence de démocratie, de justice sociale qui est exprimée.

  

manifestation_Tunisie_14_janvier.jpg

 

Ce vendredi 14 janvier, les manifestants ne craignent

plus d'affronter directement la police.

 

 

Ben Ali lance une répression musclée, sans ordonner jusqu'à présent, à sa police, de faire feu. Il décrète l'état d'urgence. Il limoge son gouvernement et annonce des élections anticipées dans six mois. La censure sur Internet est maintenue (nous l'avons vérifié). En outre, l'ambassadeur de Tunisie à l'UNESCO, Mezri Haddad, par ailleurs journaliste et écrivain, a accompli un geste fort. Il démissionne et envoie une lettre ouverte contenant six exigences :

 

mezri_Haddad.jpg

 

Mezri Haddad, ambassadeur de Tunisie à l'UNESCO,

démissionne avec fracas.

   

«L'arrestation des malandrins et prédateurs encore présents sur le sol tunisien, notamment Imed et Belhassem Trabelsi. (la famille Trabelsi est celle de l'épouse de Ben Ali, NDLR),  La déclaration d'une amnistie générale et du retour des exilés politiques, L'allègement des souffrances des pauvres et des paupérisés par des mesures concrètes, l'autorisation d'entrée en Tunisie de tous les correspondants de la presse étrangère, la mise en place d'une caisse d'allocation chômage dont le financement pourrait se faire par la contribution de ceux qui se sont suffisamment enrichis pour donner maintenant aux pauvres et aux chômeurs, l'abolition de la peine de mort en Tunisie.»

 

armee_tunis.jpg

 

Ben Ali a fait déployer l'armée à Tunis, mais, jusqu'à

 présent, les soldats fraternisent avec les manifestants.

 

En plus, que se passe-t-il en Algérie et au Maroc ? Comment réagissent les pays de l’Union européenne et l’Union elle-même face à ces événements qui secouent tout le Maghreb ?

 

Le mouvement tunisien semble s’étendre en Algérie et sans doute au Maroc. Un black-out règne sur les informations. Après tout, la situation des jeunes est la même dans tous les pays du Maghreb et aussi dans les autres pays arabes. D’ailleurs, les dictateurs ont peur de la « tache d’huile » : en Libye, un blocage des prix des denrées de base – lait, sucre, céréales – a été décrété, de même qu’en Egypte où il y a des affrontements interreligieux en sus.

  

Algerie_Tunisie_emeutes.jpg

 

Le mouvement de protestation de la jeunesse a fait tache

d'huile en Tunisie et en Algérie.

 

 

En Algérie, comme en Tunisie, la frustration des jeunes est énorme : non seulement, il y a la disette sur le plan matériel, mais il y a aussi la déconnexion entre la vie politique et économique de leur pays et les jeunes qui s’en sentent exclus. Il y a une différence, cependant. Si, en Tunisie, le mouvement porte surtout sur la disette, en Algérie, c’est avant tout une protestation contre la vie chère qui traduit un sentiment de gaspillage des richesses du pays et que les citoyens n’en bénéficient pas. L’Algérie est un important exportateur pétrolier et cette manne (le baril est à près de 100 dollars !) n’est en rien redistribuée au peuple ou en rien consacrée à des investissements sociaux et économiques à même de procurer des emplois et de produire des logements décents. « Plus rien ne va nous retenir cette fois-ci. La vie est devenue trop chère et la disette menace nos familles alors que les apparatchiks détournent des milliards et s’enrichissent sur notre dos. » déclare un jeune manifestant algérien au quotidien El Watan.

 

Algerie-revolte-copie-1.jpg

 

Comme en Tunisie, les jeunes Algériens expriment leur frustration dans la rue.

 

 

L’Algérie connaît aussi une importante économie parallèle qui prive l’Etat de recettes fiscales et le gouvernement est incapable de juguler ce phénomène qui est à l’origine de la brusque flambée des prix et des mouvements violents de protestations. Le marché noir représente environ 6 milliards d’Euros. Tout cela est bien entendu source de spéculations. IL finit par représenter près de 40 % de l’activité commerciale ! Le gouvernement a décidé d’obliger les grossistes à faire usage de chèques pour les transactions importantes, pour éradiquer ce commerce illégal. Anticipant l’arrivée des impôts, les grossistes ont donc décidé de fortement augmenter les prix des denrées de base. Ce fut le détonateur des émeutes. L’analyse d’ El Watan – pourtant considéré comme proche du pouvoir – , dans son édition du 10 janvier, est édifiante : « A première vue, le recentrage de la politique d’approvisionnement du marché des produits de consommation sur l’objectif primordial d’incitation au renforcement de la production locale pour réduire la facture des importations ayant atteint le pic alarmant des 8 milliards de dollars en 2008, n’est pas moins logique ni irrationnel. Continuant sur sa lancée et animé par cette volonté de « patriotisme économique », le gouvernement persistera dans ce durcissement avec le rétablissement à compter du 1er janvier 2011 des droits de douanes sur plus d’une trentaine de produits importés de l’Union européenne « suite à la décision prise par les pouvoirs publics portant gel des préférences tarifaires pour les produits agricoles, objet de la requête algérienne auprès de la commission européenne », tel que précisé par un document du ministère des Finances. Le sucre figure en tête des produits en question. En parallèle, de nouvelles taxes, dont la TVA, sont en voie d’application par les grossistes dans la perspective de se conformer à l’entrée en vigueur, à la fin mars prochain, de l’obligation du paiement par chèque des transactions de plus de 500 000 DA (On compte 10 Dinar algériens pour 1,5 Euros). Cependant, cette succession de mesures intervient dans une conjoncture mondiale marquée par la reprise de la hausse des cours des matières premières agricoles sur le marché international. »

 

Le quotidien ajoute : « C’est là donc la jonction de facteurs qui ne peuvent conduire qu’à une hausse sensible des prix des produits de large consommation. Laquelle flambée qui s’est vite répercutée sur le pouvoir d’achat des ménages avec des prix de certains produits qui ont connu des augmentations spontanées de 20 à 25%, à l’image du sucre qui a atteint les 150 DA/kg en l’espace de quelques jours. La tension s’est élargie à d’autres produits, comme le pain, dont la régularité dans l’approvisionnement est désormais incertaine avec des perturbations qui affectent la disponibilité de la farine boulangère. »

  

Algerie_commerce.jpg

En Algérie, une grande partie du commerce de gros est frauduleux.

  

L’auteur de l’article, Mohamed Naili conclut : « Il n’est pas judicieux, en effet, de verrouiller d’une façon drastique les portes devant les importations avant de s’assurer de l’existence d’une production nationale en mesure de répondre à la demande nationale, tous produits confondus. Pire encore, en l’absence d’instruments efficaces de contrôle et la prolifération des circuits informels qui canalisent à présent jusqu’à 40% de l’activité économique du pays, selon des statistiques officielles, la spéculation a pris des dimensions démesurées à tel point que des pénuries et des flambées sont provoquées sans que le gouvernement ne soit en mesure de détecter leur origine ou de maîtriser leur ampleur. » Ajoutons que le gouvernement a laissé faire cette économie parallèle et certains de ses membres sont soupçonnés en avoir largement profité. 

  

Au 8 janvier, les troubles ont fait cinq morts et 800 blessés. En réponse, le  gouvernement décide de suspendre l’obligation des paiements par chèques. En réalité, le Premier ministre n’a pas répondu aux revendications des manifestants, mais « L'Etat a cédé à la pression quasi-mafieuse des détenteurs des voies marchandes informelles », selon l'universitaire Belkacen Boukherouf cité par El Watan. « En prenant la voie de la facilité pour ramener rapidement le calme (...) le gouvernement (...) a pris une mesure dangereuse qui légalise l'informel ». Donc, le pouvoir cède à un système mafieux, ce qui ne peut qu’accentuer la révolte du peuple algérien. Les contestations les plus fortes ont eu lieu à Bab El Oued, le quartier populaire d’Alger qui fut, pendant la guerre coloniale, le fief du FLN, que les paras français combattirent par la torture. Tout un symbole !



Ali Chibani, dans l’édition électronique du « Monde diplomatique » du 13 janvier, écrit : « L’exécutif pose donc un pansement sur le front d’un corps social enfiévré… « On avait espéré que la rue soit écoutée, au lieu de cela 1200 jeunes ont déjà été arrêtés, déplore Mustapha Bouchachi. Beaucoup d’entre eux ont subi des violences policières et sont incarcérés. » Le président de la Ligue algérienne des droits humains (LADDH) craint que les manifestations de ce début d’année ne se reproduisent ; selon lui, le pouvoir doit lever l’état d’urgence instauré en 1992, dont le maintien « ne vise plus les intégristes mais la société civile ».



Au moment où les étudiants, les syndicats et les partis d’opposition s’organisent pour poursuivre le mouvement de manière pacifique, les autorités publiques sont accusées d’empêcher l’accès au réseau social Facebook. A une société assoiffée de liberté, l’Etat n’a que des verrous à offrir… »



Comme pour la Tunisie, dictature et néolibéralisme forment un couple uni ! Mais, dans une moindre mesure que la Tunisie, le pouvoir algérien actuel est ébranlé par ce mouvement populaire. Et en Algérie, il existe une alternative démocratique et populaire autre que les Islamistes.



Quant au Maroc, si la contestation s’exprime de manière moins massive et semble même affaiblie, plusieurs manifestations eurent lieu : la richesse du pouvoir royal, les palais immenses qui narguent, à travers tout le pays, la misère du peuple entassé dans la précarité des médinas, font depuis longtemps l’objet d’un mécontentement latent qui, à tout moment, pourrait donner lieu à une explosion de colère.

Dans ce pays, l’opposition semble mieux organisée, par une élite politique bien structurée ; et la révolte pourrait ressurgir rapidement, à l’instar de celles qui secouent ses voisins immédiats. Toutefois, la police a reçu l’ordre de disperser les manifestations naissantes, notamment celles qui ont lieu en soutien aux insurgés tunisiens.

 

Et l’Europe dans tout cela ?

 

Souvenons-nous. Sarkozy avait, au début de son mandat, lancé cette idée apparemment séduisante de l’Union de la Méditerranée. Il voulait étendre le processus de Barcelone où avait été élaboré un accord de coopération économique entre l’Union européenne et ses voisins méditerranéens. Cette initiative a capoté au départ, car Sarkozy n’a pas tenu compte de la situation réelle des pays d’Afrique du Nord et s’est montré par trop timide à l’égard des Palestiniens et surtout, les participants arabes craignirent une résurgence néocoloniale.

  

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Sarkozy n'hésite pas à rencontrer Ben Ali. Sa vision étriquée

des rapports entre le Nord et le Sud de la Méditerranée est fausse et étriquée.

 

 

Il aurait fallu, au contraire, aider les Etats du Maghreb à relancer l’Union pour le Maghreb arabe, sorte de marché commun entre les pays d’Afrique du Nord, hormis l’Egypte qui fut fondé en 1989. Cette Union est bloquée à cause du conflit au Sahara occidental qui oppose le Maroc et l’Algérie dont la victime est le peuple Sahraoui qui demande, depuis près de quarante ans, son autodétermination.

 

Ce blocage a de graves conséquences. Il a un coût social et économique considérable pour ces pays. Le « coût du non – Maghreb » concerne des secteurs essentiels comme l’énergie, les banques, les transports, l’agroalimentaire, l’éducation, la culture, le tourisme. Le commerce entre les Etats d’Afrique du Nord représente 1,3 % de leurs échanges extérieurs. C’est le taux le plus bas du monde ! Les conséquences en sont catastrophiques. Les frontières fermées coûtent à ces pays la perte de deux points de croissance. Et des milliers de jeunes vivent dans la précarité tandis que les plus audacieux s’en vont chercher en Europe, souvent au péril de leur vie, une existence qu’ils croient meilleure et plus active.

  

La France, quant à elle, ne fait qu’une chose face aux événements : aider Ben Ali à accroître son appareil répressif au nom de la « sécurité de tous » !

  

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Michèle Alliot-Marie, nouvelle Ministre des Affaires étrangères  de Sarkozy

ne connaît que la répression. Curieuse diplomatie !

 

 

Faiblesse d’une Union européenne évanescente, complicité à peine voilée avec des dictatures sanguinaires et déclinantes, il ne faudra pas pleurer si l’Europe se voit un jour méprisée par les peuples du monde entier.

 

Pierre Verhas

 

Demain : dernier volet, l’Islande

 

 

 

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