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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 12:32

  Assistons-nous aux premiers rapports de force entre les peuples et les élites mondialisées ? Les mouvements en Tunisie, en Algérie, et, c’est moins connu, en Islande semblent le confirmer.

 

Le Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc) combinent des pouvoirs « forts » - le pouvoir policier de Ben Ali à Tunis, le pouvoir militaire nationaliste de Bouteflika à Alger et le pouvoir royaliste quasi féodal de Mohammed VI à Rabat – et des politiques néo-libérales dures. L’Islande, c’est différent, c’est une démocratie exercée par le peuple qui a renversé le gouvernement et nationalisé les banques qui avaient ruiné ce pays.

 

Néanmoins, il y a un point commun entre ces quatre pays : un rejet radical des politiques ultra-libérales. La dictature des banques dans un petit pays, entretint l’illusion à une population islandaise mal renseignée d’un enrichissement rapide. Les pouvoirs totalitaires au Maghreb ont imposé un régime économique délaissant le peuple au profit d’une minorité qui contrôle tous les instruments du pouvoir et qui possède plus de 90 % de la richesse.

 

1. Tunisie : la révolte des « diplômés – chômeurs ».

 

C’est pendant la deuxième quinzaine du mois de décembre 2010 que des troubles ont éclaté en Tunisie. Il s’agissait au départ de protester contre une brutale hausse des prix et une pénurie des produits de base et surtout se révolta contre la hogra (mépris) de l’élite à l’égard du peuple. C’est ainsi que, progressivement, est apparu  le mot d’ordre de ce mouvement : liberté, travail, dignité.

 

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La colère en Tunisie n'est pas prête de se calmer.

 

La contestation fut au départ limitée, à en croire les médias locaux placés sous le contrôle du pouvoir. Ben Ali déclara qu’il comprenait la « montée de colère » tout en exprimant de « la compassion et de la fermeté » selon un hebdo muselé. Les choses prirent une tournure dramatique le 17 décembre à Sidi Bouzid (ville du centre-ouest de la Tunisie à quelque 265 km de Tunis) : Mohamed Bouazizi, un jeune diplômé qui vivotait du commerce ambulant, s’est immolé par le feu. Transporté à l’hôpital de Ben Arous, il décéda le 4 janvier 2011. Entre temps, Ben Ali eut l’indécence de lui rendre une visite médiatisée le 28 décembre. Le héros Bouazizi est le symbole de la jeunesse tunisienne délaissée : celle des « diplômés – chômeurs », des jeune qualifiés après de longues et très chères études, qui sont contraints à des travaux précaires pour survivre ! Ce sont ces jeunes qui descendent dans la rue, prêts à se sacrifier pour assurer à d’autres un avenir meilleur.

 

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Ben Ali a l'indécence de visiter le malheureux

Mohamed Bouazizi à l'hôpital, juste avant sa mort.

 

 Et cela n’est pas nouveau. Depuis 2008, la Tunisie vit au rythme des mouvements sociaux d'une intensité sans équivalent au Maghreb, qui agitent en particulier le sud du pays, et les environs de Gafsa, une région minière où plus de la moitié des habitants ne trouvent pas de travail.  La révolte populaire du bassin minier Gafsa est une grève générale de plus d'un an et demi dans toute la région sud de la Tunisie, qui n'en peut plus d'être marginalisée par le régime en place. Sous-médiatisé par la presse internationale, ce mouvement n'en a pas moins eu des conséquences dramatiques, lorsqu'à la mi-2008, l'armée intervint à Redeyef, petite ville de la région, pour réprimer une manifestation, tuant au passage un jeune homme âgé de 25 ans. Par la suite, plusieurs dizaines de militants et syndicalistes ont été condamnés à des peines de prison ferme, simplement pour avoir informé de ce qui se passait à Gafsa.

 

Néo-libéralisme et totalitarisme forment un couple bien uni. La politique économique est axée avant tout sur l’exportation et le tourisme. Il y a la Tunisie des plages et des clubs de vacances, d’où le peuple est tenu éloigné. Il y a la Tunisie du «miracle économique tunisien», comme on disait dans les années 1990, pour désigner une économie tunisienne dopée par le textile off shore et la délocalisation des centres d'appels. Et cette « nouvelle » économie est appréciée dans les plus hautes sphères internationales : «  En Tunisie, la politique économique adoptée ici est une politique saine et constitue le meilleur modèle à suivre pour de nombreux pays émergents. »  Qui a prononcé cet éloge ? Dominique Strauss-Kahn, Directeur général du FMI… Il y a la Tunisie de la réalité sociale, celle d'un pays qui coule, sous le joug d'une famille toute puissante, qui organise sans se cacher la succession d'un président malade, au pouvoir depuis 1987.

 

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Dominique Strauss-Kahn, en expert, apprécie le

régime politique et économique tunisien.

 

Il y a cette Tunisie d’un pouvoir politique aux mains d’une seule famille depuis 1987 et qui a pour instrument la police. En dehors de l'armée, entre 80.000 et 120.000 personnes, sont employées par l'Etat tunisien pour assurer le contrôle de la population. Un habitant sur 100 ! Grâce à ces «fonctionnaires de la répression», l'Etat tunisien dispose toujours d'une formidable machine à collecter des informations, et peut s'en servir contre les opposants au régime. La moindre réunion publique continue d'être étroitement encadrée par la police locale. Et il n'y a aujourd'hui aucun moyen de savoir comment cet appareil répressif réagira à la déstabilisation d'un régime qui l'a créé, et qui le nourrit. Ainsi, Ben Ali, par la traque de ses opposants a réussi à les affaiblir. Il y eut d’abord le parti islamiste Nahda dont il fit emprisonner et torturer tous les dirigeants, avec les félicitations de « l’Occident » pour son efficace lutte « contre le terrorisme ». Ensuite, Ben Ali s’attaqua aux partis démocratiques, en traquant les membres des petits partis des notables locaux et puis en s’attaquant au Parti communiste. Ben Ali est parvenu à vider l'espace politique tunisien de toute organisation partisane crédible. Cela a non seulement aidé à la longévité du régime, mais cette quasi disparition des partis politiques, rend difficile une alternance.

 

Sur le plan syndical, il y a un syndicat unique : l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens). Cette organisation est inféodée au pouvoir et même si elle soutient le mouvement populaire du bout des lèvres, ne contribuera sans doute pas, à moins d’un revirement fondamental, à renverser ben Ali, sa famille et ses sbires. Cependant, cette belle unité syndicale s’effrite. Deux centrales, celle des PTT et celle de l’enseignement supérieur sont rentrées en dissidence et veulent réunir un congrès de l’UGTT pour décréter une grève générale.

 

Quant à l’armée, elle joue un rôle secondaire dans la société tunisienne, contrairement aux autres Etats du Maghreb. Comme il n’y a pas de contentieux entre la Tunisie et ses deux voisins, l’Algérie et la Lybie, les moyens de l’armée ont été considérablement diminués. De plus, Ben Ali ne souhaite pas voir s’installer un « concurrent » à sa chère police. Comme le disait un jeune manifestant : « Ben Ali n’est pas le président de la Tunisie, c’est le chef des flics ! ». Cela dit, l’armée montre des signes de réticences à participer à la répression. Des soldats ont refusé de tirer sur les manifestants et devant le tribunal de Kasserine, au centre du pays, un des hauts lieux de la contestation,  lundi 10 janvier, en début d'après-midi, une petite dizaine de soldats montaient la garde, autant pour prévenir d'éventuels troubles en son sein que pour protéger les avocats, comme le rapportent plusieurs témoins.

 

Les avocats sont, après les jeunes, le fer de lance du mouvement. En effet, les avocats tunisiens, parmi les premiers à se mobiliser et à subir intimidations et enlèvements, travaillent actuellement à réunir un dossier suffisamment solide pour porter plainte devant la Cour pénale internationale.

 

manif_Tunis_avocats.jpg

 

Manifestation des avocats tunisiens qui veulent en

finir avec la dictature Ben Ali.

 

Cela bouge aussi au Parlement. L'Union démocratique unioniste (UDU, opposition légale, huit sièges au Parlement) a appelé à une action «urgente» du président tunisien et exigé l'«arrêt immédiat» de tirs à balles réelles contre les civils. Ce parti proche du pouvoir «condamne les tirs à balles réelles et exige l'arrêt immédiat de l'usage des armes à l'encontre des citoyens». Il demande en outre au président d'intervenir «d'urgence pour assainir le climat, rétablir la confiance et restaurer le calme», exigeant le jugement de «toute personne ayant ordonné l'usage des armes afin d'éviter au pays le risque d'interventions étrangères dans ses affaires nationales». Dans le texte signé par son secrétaire général Ahmed Inoubli, l'UDU réitère son «alignement et appui aux revendications légitimes et à leur expression par des moyens pacifiques», tout en rejetant les atteintes aux biens publics et privés.

 

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Les manifs en Tunisie : pour des besoins vitaux.

 

Cela commence à faire beaucoup ! Le régime vacille. Ben Ali est intervenu deux fois à la Télévision. Il manie la carotte et le bâton. La carotte, c’est la promesse de 300.000 emplois ! Le patronat tunisien en avait promis, samedi 8 janvier, la création de 50.000 emplois… Il y a comme un hyatus ! Quant au bâton, c’est bien entendu une répression renforcée.  Personne ne croit à ces promesses, mais elles sont le signe d’un pouvoir aux abois. Pourtant, la longue répression des forces politiques hostiles à la dictature de Ben Ali a provoqué un vide politique. Il n’existe pas de structure à même de renverser le pouvoir actuel et de s’installer à sa place. «Notre gros problème, c'est l'absence de perspective politique, indique toutefois Nizar Amami, l'un des responsables de la branche des PTT de l'UGTT, Aucun parti n'émerge, le parti démocrate progressiste (PDP, opposition légale) est trop faible. L'UGTT vient se substituer à l'opposition pour lancer des mots d'ordre, des actions de solidarité, mais pour le projet... Reste que le régime est vraiment déstabilisé, et que l'on a jamais vu ça. Depuis le début, les slogans des manifestants sont dirigés contre Ben Ali et sa famille (en l'occurrence, le clan de sa femme, Leila Trabelsi), dont les gens ne veulent plus. C'est pour ça que la police tue, parce que les dirigeants ont peur. Les signaux envoyés par l'armée, dans ce contexte, c'est très important. À nous maintenant de faire notre boulot pour compenser la faiblesse de l'opposition politique.» (Interview recueillie par le site « Mediapart »).

 

Ben_ali_TV_10-janvier.jpg

  

Ben Ali à la TV : le 10 janvier, c'est la carotte et le bâton. Et

puis le 13 janvier, il promet de partir en 2014, il ordonne à sa

police de ne plus tirer à balles réelles, il promet le pluralisme

politique et enfin une nouvelles baisse des prix des denrées de

base. Paroles, paroles...

  

Oui, il y a du boulot ! Mais le sang continuera à couler s’il n’y a pas un changement significatif dans les plus brefs délais. Selon le quotidien arabe Al Hayat publié à Londres, trois scénarios sont possibles. Le premier : Ben Ali et son entourage veulent à tout prix rester au pouvoir. C’est le cycle provocation – répression. La crise économique s’amplifierait à la suite du recul du tourisme et des investissements domestiques et internationaux, et alimenterait par conséquent la crise sociale. Ainsi, la Tunisie, paradoxalement, pourrait constituer l'étincelle qui embrasera le monde arabe en plus d'un endroit.

Deuxième scénario : Un coup d'Etat militaire et policier dirigé de l'intérieur et de l'extérieur, sacrifiant Ben Ali et sa famille afin de préserver le régime et de poursuivre la même politique, avec certes un peu moins de violence. Il serait porté par un homme « providentiel »qui tiendrait le même discours que Ben Ali. Or les Tunisiens n’accepteront plus les promesses.

Troisième hypothèse : Un changement qui viendrait de l'intérieur du régime, dirigé par des hommes qui ne jouent pas le même vieux jeu que Ben Ali, mais comprennent que les choses ont changé et acceptent d'instaurer un gouvernement d'union nationale avec les forces représentatives. Sa tâche consisterait à mettre un terme à l'état d'urgence non déclaré dans lequel le pays vit depuis 1991, d'apurer le climat par une amnistie générale et de préparer des élections présidentielle et législatives libres et transparentes dans des délais courts.

 

Eh bien ! Aucune de ces trois hypothèses ne tient la route, car elles oublient un élément essentiel : le peuple. Sans la participation du peuple, rien n’ira. Il est vrai que le propriétaire d’Al Hayat est un prince saoudien… Les dirigeants – affairistes du monde arabe prendraient-ils peur ?

 

En tout cas, la contestation s'étend. Elle atteint la capitale Tunis où les autorités ont décrété le couvre-feu. Le clan Ben Ali commence à paniquer. Ce 13 janvier, Ben Ali s'est adressé une fois de plus aux Tunisiens via la TV. Ce n'est que la troisième en quinze jours ! Il annonce qu'il ne se représentera plus en 2014 - la belle affaire, il vient d'être réélu -, qu'il a ordonné à la police de ne pas tirer à balles réelles sur les manifestants - Aurait-il peur de devoir rendre des comptes à une Cour pénale internationale ? -, enfin, il a demandé une baisse du prix des denrées de première nécessité. Cela sera la troisième... Ben Ali a également promis la liberté d'expression dans les médias et le pluralisme politique.  Chiche !

 

S'il croit que le mouvement s'étouffera avec ses belles promesses, il se trompe lourdement. Le peuple tunisien n'accepte plus les promesses. Ben Ali et son clan doivent partir. Mais est-il possible d'instaurer un pouvoir réellement démocratique et social à sa place ? C'est toute la question.

 

 

Pierre Verhas

 

Demain : n° 2 l’Algérie, le Maroc et… l’Europe

 

 

 

 

 

 



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